L’héritage des hommes pourris (2)

srgsrt3654sert9

sfr54werwtSouvenez-vous, le dialogue battait son plein entre Boualem et Brahim. Boualem veut absolument régler une question de principe. Leur ami Adel doit admettre l’inadmissible. Il doit dénoncer son père, un grand commis du système. Boualem croit qu’un homme doit être honnête à chaque moment de sa vie, que l’amitié ne donne pas prétexte à une dérogation.  Boualem est surpris par la virulence de son ami. Il est soumis à une rude épreuve. Le sort de l’amitié qui unis les trois jeunes depuis leur prime jeunesse est en jeu.

— Moi, je ne supporte plus les façons. Il y a un problème moral qui demande une solution. C’est l’évidence même. Nous jouons la comédie depuis longtemps avec Adel, si tu veux savoir. Depuis que nous nous intéressons à la politique. Nous ne faisons qu’entretenir un lien virtuel qui ne devrait pas exister entre lui et nous. Nous n’appartenons pas à la même couche sociale ou à la même catégorie d’Algériens. Certes, ce n’est pas sa faute, mais après mûres réflexions, j’en suis arrivé à penser que le fossé est réel. Plus nous l’ignorons, plus il s’élargit. Avec tous les scandales qui défilent à longueur d’année, avec lui, nous devons toujours se contorsionner comme de mauvais cabotins. Tu dois le reconnaître. Est-ce que tu te voit ami d’ub fils de général sanguinaire ?

— Mais… Boualem, les fils des généraux puissants ne courent pas les rues. Ne t’inquiète pas pour eux, ils sont bien entourés… Leurs listes d’amis sont complètes ; comme on dit, ils en ont jusque-là.

— Je ne parle pas de la vermine qui passe son temps à caresser les fils des généraux ou des pontes dans le sens du poil pour en tirer profit. Je parle des gens de valeur, des gens de principes comme toi ou ami Youcef, les braves gents tels que nous les concevons. C’est comme les abeilles et les mouches, les deux espèces n’ont pas les mêmes besoins et ne sont pas attirées par la même odeur…

— Ben, tu en as de l’imagination ! D’où sors-tu ces idées noires ?

—  «Je sais, tu ne me prends pas au sérieux, tu dis que je divague, ça me passera. Je te préviens, pour ma part, les choses sont très claires et je suis très sérieux. Mon attitude envers notre ami ou elle devient naturelle une fois pour toute ou il n’y a plus d’Adel. Je mettrai une croix dessus. Avec toi ou sans toi. Je ne passe pas mon temps à cracher sur le pouvoir assassin, sur le régime arrogant et pourri et en même temps je dois mettre des gants chaque fois que je suis devant un de leur rejeton. Je me sens hypocrite, tu comprends !»

— Je ne sais pas quoi penser. Je suis très embarrassé. Je tiens autant à toi qu’à son amitié. Et je ne conçois pas du tout que, du jour au lendemain, je puisse lui dire « Adel, ton père est un salaud, quitte-le ou barre-toi. » Je te trouve un petit peu «radical». La vie n’a jamais été ou blanc ou noir.»

Boualem n’écoute plus. Il est emporté par l’élan de son réquisitoire comme s’il était dans un prétoire un jour de grande audience. Il veut coûte que coûte convaincre Brahim. Ce dernier se crispe et se demande ce qui va arriver à son petit monde.

— « Non, Brahim, il ne s’agit pas de le mettre devant un dilemme impossible. Tu sais, Adel, malgré toutes les qualités que nous lui reconnaissons, vit dans un cocon douillet auquel toi et moi nous n’avons pas droit. Il est servi par la position de son père qui soutient et se régale sans vergogne d’un régime haggar qui encourage le piston, corrompe et étouffe la classe politique, muselle, harnache la justice et les médias publics. Là où tu vois une trahison, moi je vois courage et honnêteté. Courage d’affronter la vérité. Je sais bien qu’il n’est pas un mufle et qu’il n’a rien d’arrogant, qu’il fait sa prière, mais n’empêche, il vit dans un confort social et matériel acquit par des voies déviées, contraires à ce en quoi nous croyons tous et nous ne cessons de dénoncer. Et surtout il ne fait pas de lien entre ce qui se passe en Algérie et son bien-être. Ou bien s’il a fait, cela n’a pas dû peser sur son caractère ou ses convictions.

Pour ces raisons, j’estime important qu’il doive procéder à un sevrage intellectuel et se démarquer politiquement de son père. Nous devons savoir ce qu’il en pense. Un petit geste pour sa conscience, un grand pour notre amitié. Si je n’avais pas de respect pour lui, je lui aurais déjà tourné le dos et je m’en serais éloigné sans demander ma monnaie. »

S’il est honnête, il désapprouve le comportement de son père, il reconnaîtra que les avantages dont il a toujours joui, lui est ses frères, n’étaient pas mérités. Son père a volé le peuple, il a accaparé des biens à la collectivité. Un homme de principe ça se marque au fer rouge et ça montre pas les dents. Les principes, Bachir, ne se soldent pas sur le marché de l’amitié ou de la parenté. Autrement, c’est l’hypocrisie et la porte à l’anarchie. Si nous continuons comme ça, l’embarras va crescendo et toi et moi nous nous condamnons à un mitard. Un mitard moral où nous aurons pour unique loisir les simagrées et les simulations comme « les bonnes consciences » qui s’encanaillent avec le pouvoir en connaissance de cause. Il ne s’agit pas de demander à Adel de présenter des excuses, de quitter son père, mais nous devons savoir avec exactitude ce qu’il pense de tout ça et lui, lorsqu’on discute politique, il doit entendre nos pensées et nos arrière-pensées. Nous n’avons pas à nous cacher. Pour moi c’est la véritable amitié. Est-ce que tu peux lui parler ? Qui sait ? Peut-être qu’il s’est déjà posé la question et qu’il n’est pas content.»

— «Parle-lui, parle-lui. C’est plus facile à dire qu’à faire. Fais-le-toi même. Pourquoi tu me pousses, moi. La mission, c’est toi qui l’inventes et c’est moi qui trinque ? Avec quel visage irai-je le voir ? Il y a trois jours, nous avions mangé un couscous succulent fait des prpres mains de sa mère, nous avons passé une belle soirée, chez lui. Et toi, tu t’es t’en donné à cœur joie, tu étais même le boute-en-train de la soirée. Tu l’as oublié ?»

— «Je sais tout ça. Je t’assure, ça m’est autant pénible. Je te le demande… parce que… je pense que tu es plus sage que moi dans les missions délicates. C’est dans tes cordes. Tu sais trouver les mots justes. Moi, je n’ai pas peur de l’affronter, mais, serein comme je suis, je crains de perdre contenance et ça pourrait mal tourner avant même que je finisse de tout expliquer. Mais, si tu ne te décides pas, je lui parlerai quitte à paraître peau de vache.»

Brahim prit un air sérieux et vaqua dans ses réflexions, le regard au loin et les lèvres serrées. Boualem lui jeta un coup d’œil à la dérobée scrutant un signe d’approbation qu’il attend avec impatience. La terre aride n’aurait pas mieux invoqué la pluie. Un sentiment désagréable commença à l’envahir.

— «A propos de mouche, j’ai pris cette décision la semaine dernière. La sœur d’Adel…»

— «Attention, il arrive…»

https://elergechergui.wordpress.com/2014/08/22/lheritage-des-hommes-pourris-1/

A propos El Erg Echergui

Il n'est point de bonheur sans liberté, ni de liberté sans courage. Periclès
Cet article a été publié dans idée fortuite. Ajoutez ce permalien à vos favoris.