Ali Dilem raconte sa décennie noire

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Quand j’évoquais les généraux devant le juge, la salle d’audience se clairsemait…

kuygawerehr     La décennie noire est à l’honneur ces derniers jours. Après l’esquisse sommaire du journaliste-écrivain Kamel Daoud, nous voilà dans le même univers, mais vu par une autre personnalité des médias nationaux. Coïncidence ou un vent de confession qui souffle sur l’Algérie ?

Quoique ces témoignages individuels sont loin de lever le voile sur les secrets sinistres de la décennie noire qui a laissé l’Algérie exsangue et traumatisé pour de longues années, ils n’en offrent pas moins un avant-goût qui en dit long sur la terreur qui régnait.

Pendant une heure d’entretien dans une émission sur la chaîne KBC, rien d’extraordinaire n’est ressorti de sa vie à première vue. Il faut croire qu’Ali Dilem a la modestie des doués et la simplicité des enfants du peuple. Pendant cette prestation, il paraît affable, jovial, un tantinet taquin, parfois réservé, mais surtout une sobriété élégante suinte de ses paroles. Il n’avait pas voulu se mettre en exergue et avait décidé, par éducation ou par culture, de rester en retrait des lumières quand elles sont braquées sur lui, d’atténuer le côté exceptionnel de ses aventures et ses anecdotes. Le récit de sa vie indique que son humilité était le fruit d’une maturation acquise après une longue souffrance des temps sales qu’il a vécus. D’un autre côté, il ne s’est pas montré triomphaliste. Peut-être est-ce une fausse impression, mais beaucoup de laïcs, ceux qui n’étaient pas des va-t-en-guerre et des éradicateurs sanglants, ne se sont pas montrés fiers de l’affaiblissement du courant islamiste. Ils ne le crient pas sur tous les toits et ne sont pas satisfaits de ce qui s’est passé.

Pourtant, ce qu’on apprendra d’Ali Dilem n’est pas dénoué d’intérêt. « Sa décennie rouge » fut particulièrement tumultueuse. Il avait choisi son camp, il en avait le droit, mais rien ne dit qu’il en a gardé la conscience tachée de sang comme les Benchicou, Saïd Saadi Boukrouh, Benhamouda, etc. Nombreuses sont ses caricatures où les généraux sont mis sur la sellette et indirectement accusés de crime au même titre que les terroristes qui reviennent souvent dans ses dessins… Seule une monographie pourrait tirer au clair son rôle dans la tragédie nationale.

Universitaire en électronique et promu au temps de Chadli à un chômage programmé, Dilem n’en menait pas large. El Harach, son berceau qui avait vu aussi naître le plus grand criminel de l’histoire d’Algérie Smaïn Lamari, n’était pas le lieu indiqué pour la culture et l’épanouissement, mais sa conscience et son imagination se sont structurées dans ce quartier populaire. La caricature n’était pas une ambition chez lui quand, jeune, il avait un don aux dessins. La rencontre avec ce grand art a commencé quand son frère aîné avait remarqué son talent et avait décidé de son propre chef et à son insu de l’inscrire à l’examen des Beaux Arts. Les voies du destin sont insondables.

À l’issue de la formation, la providence le conduisit encore une fois vers son grand destin. Un de ses professeurs lui suggéra le travail de caricaturiste et le recommanda à des amis. Par ce biais, il se rendit chez Algérie républicain où un certain Saïd Mekbel l’embaucha sur le champ lui ouvrant les portes grandes ouvertes des médias. L’Algérie était alors en pleine mutation, elle grouillait de bonnes volonté, respirait l’air de la liberté et pansait la blessure d’octobre-88. Dans les salles de rédaction, pourtant l’espoir suscité par le multipartisme et la liberté d’expression était terni par un vague pressentiment obscur : le fondamentalisme rampant voilait les horizons.

Ali Dilem avait choisi son camp, il rejetait le parti au slogan nihiliste de « Pas de Charte pas de Constitution, seulement Dieu a dit, Prophète a dit » et côtoyait les grandes figures de la « laïcité algérienne » dont une certaine Khalida Toumi dont il dit qu’il était proche avant qu’elle ne le déçoive par sa compromission avec le pouvoir.

Le terrible jour où Nezzar et ses généraux ont pris le pouvoir pour «sauver la République», l’histoire de l’Algérie avait basculé dans l’ignominie. La mort fauchait les Algériens à tour de bras, et le peuple assistait consterné par l’émergence de deux sigles horribles : les GIA et le DRS. Dilem a vu des amis mourir devant lui. Il se savait une cible de choix et prit peur comme il le confessa dans l’émission. Il confia que le défunt Mekbel l’exhorta de partir en France et lui a même offert une petite somme d’argent en devise pour parer au plus urgent.

Son exil ne dura pas longtemps. Dix-huit mois au cours desquels il continua à envoyer à Alger ses caricatures par FAX. Après son retour, il travailla pour Liberté, un quotidien francophone détenu par le milliardaire Rabrab et acquis au pouvoir sécuritaire. Le journal joua et joue encore la manipulation à pleine gaze. Le caricaturiste s’en démarque quelque peu en insistant sur son indépendance totale, ses dessins n’étaient pas toujours du goût de son patron ou de ses confrères du journal. À ce sujet, il reconnut que Rabrab n’est intervenu dans son travail qu’une seule fois pendant toutes les longues années passées à Liberté. C’était le jour où il voulut publier une caricature sur Bouteflika mort et que la rumeur disait que Bouteflika était vraiment mort. Rabrab l’avait prié de ne pas la publier par égard à une personne qu’il croyait morte. Ils en ont de l’humanité les amis du DRS…

Pour finir, il est peut-être utile de signaler que de l’entretien il ressort qu’Ali Dilem a souffert du harcèlement judiciaire. Une cinquantaine de comparutions devant le juge pendant sa carrière. À ce sujet il n’a pas manqué de confier quelques anecdotes. Les plus intéressantes et les plus sérieuses, il les a présentées sous la forme caricaturale… Artiste jusqu’au bout… Une fois un juge en avait marre de le voir souvent devant lui. « Pourquoi dessinez-vous seulement le côté négatif de l’Algérie », avait vociféré le juge. « Votre honneur, montrez-moi une seule chose positive et je la dessinerai sur le champ et elle sera publiée demain », avait rétorqué Dilem sûr de lui. Ce à quoi, le juge le fixa, pensa un moment et dit « La séance est levée… ». Aussi, le caricaturiste a bien décrit le climat de terreur que les généraux autant que les terroristes avaient fait régner sur l’Algérie. Quand je commence à parler des généraux au prétoire, dit-il, le juge me dit : « Je ne veux pas de noms» et la salle d’audience se clairsemait…

P.S.

– Un point dans l’entretien est resté flou. Il fallait le soulevé parce qu’il peut tout remettre en cause. Il semble qu’Ali Dilem ait reproché à Ali Yahia Abdenour la défense des islamistes devant les tribunaux.  Si c’est le cas, il est clair qu’il est partisan de l’arbitraire et du tout répressif. Mais cela reste à confirmer.

– Pendant presque toute la durée de l’entretien Ali Dilem n’a cessé de gesticuler. Il est quasiment impossible de prendre une capture d’écran sans une grimace ou sans des mains agitées. On ne sait ce que cache cette manie. Pas plus que le coquelicot qu’il arbore sur le revers de la verste. Célèbre-t-il l’armistice du 11 novembre ou rend-t-il hommage aux morts des deux guerres mondiales ?

https://www.youtube.com/watch?v=JgkvGL74jNI

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A propos El Erg Echergui

Il n'est point de bonheur sans liberté, ni de liberté sans courage. Periclès
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