L’œuvre est sacrée, dites-vous ?

Réponse à Mehdi

Liberté d'expressionVotre réaction était mal partie. Au moment où j’ai mis en ligne ma dernière critique sur Kamel Daoud, j’avais franchi le cap de la moitié du livre, loin de la page 31 que vous avez supposée. La comparaison humiliante entre les filles de peu de vertu d’Oran et les « nobles » villageoises évoquée dans ma critique se niche exactement dans la page 62… Aujourd’hui, je suis arrivé presque au trois quarts du livre sans que je rencontre un changement du narrateur. C’est toujours Haroun, le frère de Moussa, qui tient le crachoir. Je ne vois pas vraiment où vous vouliez en venir en disant qu’il y a plusieurs personnages qui se relaient dans l’histoire. Si à la fin du livre, je rencontrerai une créature, fût-elle une limace, qui rétablira la dignité des Oranais, je présenterai mes plus plates excuses.

Votre erreur d’appréciation, sans être grave, montrait néanmoins la couleur du reste de la réaction : approximations et allégations subjectives. Je passe sur les dards regrettables que vous lancez au gré d’une humeur échaudée comme la prétention que vous m’attribuez d’être suivi par « d’innombrables lecteurs » ne sachant d’où et surtout pourquoi s’est ancrée cette fausse certitude dans votre esprit. Je mets ces traits sur le compte de la spontanéité de votre critique. Revenons à l’essentiel. Permettez-moi de déconstruire à mon tour la plupart des idées préconçues sur lesquelles vous vous êtes appuyées.

Commençons par le point qui semble fondamental et que j’ai mis à dessein en exergue dans le titre : la sacralité des œuvres littéraires. Dans tout ce que vous avez soulevé dans votre plaidoirie en faveur de l’œuvre de Kamel Daoud, cette assertion, du même tonneau que le principe de « la liberté d’expression » et son dernier avatar, « le droit à l’insolence » — auxquels a souscrit sans réserve Kamel Daoud —, représente le point culminant d’une imposture que les médias français distribuent à grands frais alors qu’ils sont les premiers à les bafouer quand des lobbys leur susurrent la conduite à tenir. Inutile de s’attarder sur la chape de plomb qui entoure les œuvres de Louis-Ferdinand Céline… Pourtant sa plume littéraire, de l’avis de toutes les critiques, est d’une incomparable élégance. Son ton critique sur les Juifs, dit-on, lui a valu le black-out total. D’un autre côté, je mets au défi Kamel Daoud d’avoir l’insolence de Houellebecq de revendiquer le droit d’écrire des articles ou des livres antisémites comme l’auteur de « Soumission » a revendiqué taytay le droit d’écrire des livres islamophobes. Je crois que je n’insulte pas Daoud, si j’affirme qu’il n’a pas les « cojones » pour un tel acte, il brise illico ses rêves d’écrivain international. Et puis si quelque chose doit être sacré, il faut commencer par éviter de profaner le Coran et s’attaquer au Prophète. Le principe de l’insolence a été inventé pour dérouler le tapis aux seuls islamophobes comme les dessinateurs de Charlie hebdo. Il n’y a rien d’autre derrière, ni au-dessous ni au-dessus.

Kamel Daoud sait être insolent uniquement face au pouvoir de façade, les islamistes et la religion. En 18 ans passés à Oran, il n’était fichu de faire une enquête à l’instar de Salima Tlemçani et de dénoncer la Camora oranaise, dont l’une des pontes n’est autre que l’ancien chef de la IIe Région militaire, le général Kamel Abderrahmane, un des grands narcotrafiquants de l’Ouest si l’on se fie à l’enquête d’El Watan et du témoignage de Bachir Frik, l’ex-wali d’Oran. Pourtant, il pouvait flairer les fricotages dans l’air malsain des cabarets qui lui manquent tant au point d’enrager contre leur fermeture le vendredi. Il picolait en bonne compagnie dans les bars. Hélas, là aussi point de «cojones». Au lieu de cette noble mission, les vendredis, il rase les murs des mosquées d’Oran et surveille les prêches… Un comble.

Une dernière chose à propos des œuvres sacrés. Voyons si vous pouvez supporter l’argument suivant. Un écrivain algérien d’expression française a écrit une nouvelle inédite, révolutionnaire… Ne trouvant pas d’éditeur — il devance son époque —, il l’a publiée sur son site que vous pouvez consulter en faisant une petite recherche sur Internet. Je l’ai su par le biais d’un tweet d’un journaliste d’El Watan. Son titre : « Une Kahba sous le hidjab… ». Tel quel. Sans commentaire. Oserez-vous dire qu’elle est sacrée ? Je ne voudrais pas accabler Kamel Daoud, mais l’auteur de la nouvelle vient de la même région que la sienne…

Sur ses outrages pour les Oranais. Il est facile de prouver que les opinions d’Haroun, le personnage clé du roman «Meursault contre-enquête», coïncident avec ceux de l’auteur. Haroun refuse l’identité arabe, exactement comme Daoud. Haroun déteste les Vendredis saints, exactement comme Daoud. Celui-ci, dans un article indépendant, publié naguère, déverse toute sa haine sur le rituel national associé à la prière de vendredi. Sur l’Algérie de l’après indépendance, la fusion entre l’auteur et le narrateur et parfaite.

Ma réponse devient longue et je ne souhaite pas trop vous importuner avec une litanie d’autres arguments sur l’égarement du chroniqueur d’Oran que je respectais jusqu’à la veille de l’annonce du prix Gancourt et sa fameuse soirée chez Ruquier. Le simple fait que les médias français se sont montrés enthousiastes à son égard montre qu’il fait fausse route. Pour le reste, j’ai trouvé son style excellent. Il a du talent et ça me chiffonne qu’il ne fasse que jeter l’huile dans le feu algérien.

A propos El Erg Echergui

Il n'est point de bonheur sans liberté, ni de liberté sans courage. Periclès
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