Ignorer les souffrances et la misère des autres rend la vie… agréable

oran misèreLes années d’indépendance ont passé, longues et nombreuses. La population a proliféré, les zones urbaines se sont répandues, mais côté société et gouvernance peu de choses ont évolué. La dignité, inaccessible sous le régime d’indigénat, fuit toujours. Les hommes ne sont pas égaux devant la loi. La justice est bridée. Les séquelles de l’étouffement sont palpables dans les yeux, miroir de l’âme, dit-on. Parfois on les rencontres dans le décor délabré, parfois dans les défroques.

L’humanité au milieu de tout ça ? Certains, peu nombreux, la refoulent aux tréfonds de leur être pour jouir d’un butin indu ou transformer un subside en fortune, d’autres, desséchés, impuissants, ne peuvent la cacher : elle s’expose de force sur leurs mines. Il suffit de regarder les visages silencieux ou de sonder les cœurs. Nulle trace de la sensibilité humaine.

Vus trop des morts, trop de souffrances. Les cœurs meurent à chaque malheur, à chaque bain de sang, à chaque violence, au détour d’une revendication de liberté, au seuil d’un sursaut populaire, au silence de la loi, au mépris chronique des autorités… Chaque jour charrie son cortège de malheur, son lot de l’insensé. Raïs, Raqqa, Rabâa… Dans tous ces carnages, les militaires étaient là tenants les canons. Eux ou le chaos. Dans la paix, telles des colombes immaculées, ils prodiguent des leçons de haute moralité ; dans les crises et les conflits, à la vue de leur besogne, le trône de Dieu en tremble.

Depuis la maturité précoce jusqu’au crépuscule, la vie d’un citoyen rime avec les martyres et les malheurs. Les infos sont une source de dépression. Les guerres cruelles, interminables, les généraux barbares, le terrorisme, les malades graves trimbalant leurs souffrances entre les médecins insensibles… laissent peu de chance à la quiétude. Je regarde passer, crispé. Certains animaux sont en voie d’extinction. Les pays arabes sombrent dans le chaos l’un après l’autre.

Durant quelques jours, j’ai broyé ce noir après avoir vu dans quelle bauge vivaient un Algérien et sa famille. Au milieu de ruines et de décharge, dans un quartier abandonnée, un comble de neuf mètres carrés en tout et pour tout, aménagé au-dessus d’une vieille bâtisse dont la moitié s’est effondrée. Son toit est fait de tôle. Le trou des toilettes d’où se dégage une odeur répugnante se trouve à même le sol, à l’intérieur du taudis. Ce n’est pas un lieu indiqué pour Bensalah ou Ould Khalifa. La tyrannie engendrant la misère, impossible de séparer cette vie de chien aux souffrances globales du peuple. Le cœur gros, j’ai ruminé toutes ces idées surgies tel un miasme d’un lac figé et glauque. À mesure que je ramais, je voyais les choses autrement jusqu’au moment où soudain, j’ai vu le bout du tunnel. J’avais alors tout compris. J’ai su où se cacher la solution. Pas bien loin à vrai dire.  Pour vivre bien et profiter de la vie, il fallait savoir dédramatiser et perdre la faculté oppressante de s’émouvoir. C’est une idée et une conviction à adopter. Elle ne change rien aux malheurs des autres et préserve son bien-être. Ne compatir à rien, vaquer à ses occupations, faire son devoir et passer son chemin. Il faut être «inhumain» comme les généraux et leurs avortons.

Ainsi transformé, avec le recul et un climat apaisé, je me suis rendu compte que l’Algérie n’était pas restée figée et les cœurs ne sont pas racornis. Je me trompais du fait que j’appréhendais mal la situation : les souffrances des autres étaient une vue de l’esprit et la sensibilité un simple prisme déformant qui voulait m’étouffer…

https://youtu.be/YIOxvR1Jovg

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A propos El Erg Echergui

Il n'est point de bonheur sans liberté, ni de liberté sans courage. Periclès
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Un commentaire pour Ignorer les souffrances et la misère des autres rend la vie… agréable

  1. Amar Bouzouar dit :

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