Le chant d’un violent

smain lamariL’ex-patron du contre-espionnage, le général Smaïn, était prêt à tuer trois millions d’Algériens. L’amour pour la patrie vaut plus, exige davantage, susurre-t-il dans les sombres caveaux mortuaires. Raison possible, raison plausible. Souffle de la vie au chevet de la nation menacée. Une volonté divine, un relais céleste. Le canon, instrument divin, au son du tambour, transmet des caprices célestes. Une pluie de sang et de morts impose l’échelle des sacrés, décrète les vérités dogmatiques.

Ainsi l’Algérie valait-elle tous les massacres du monde. La symphonie séraphique a duré dix ans et ne voulait pas s’arrêter. Une symphonie harmonieuse éternelle. Mais Smaïn avait la vie courte, était fatigué et cherchait le bout du tunnel pour lui, pour ses enfants, sa fille qu’il chérit. La besogne s’est révélée ardue et tirait en longueur. Le but s’effilochait. Dix ans de bain de sang, deux cent mille morts, des milliards de dollars usent les convictions. Le Ciel avait honte ? Assouvi ? La patrie n’en valait pas plus ? Smaïn eut des doutes, replia, regarda en arrière, scruta l’horizon inaccessible. Zitouni, une tactique utile, mais d’un prix trop élevé, une nation dans l’enfer, un pays dans le chaos, la morale s’annihile et tous les repères s’estompent. Zitouni créé le néant, lamine la conscience. Non ce n’est pas la solution. Smaïn décida de remettre les pieds sur terre. Non, trois millions seront fatals. Il réécrit son message divin. Son dieu a peut-être exagéré. Ou peut-être, il a badiné un tantinet avec la vie. Un beau jour, le général en tenue civile, escalada les monts de Taxenna, ravala sa salive, se grima de bonhommie et salua chaleureusement la Barbe longue. Il négocia un armistice…

Soulagé enfin d’une mission trop divine. Il s’en alla à la Mecque et demanda pardon. Il s’en retourna avec une conscience vierge, dit-on. La Mecque, un lieu obligé et commode aux tyrans quand ils en font trop ou quand le roussi sent à plein nez pendant qu’ils accomplissent leur mission. Il suffit de s’attifer d’un suaire blanc, de graviter autour d’une boîte noire et de psalmodier des prières.

Bien que le général Smaïn, si âme il posséda, s’est aperçu depuis belle lurette qu’il n’était que vulgaire poussière, sans distinction ni grade ni le moindre relief, qu’avant cette déchéance ultime, son corps a fini en pâtée pour larves nécrobies exactement comme ses milliers de victimes, son souvenir continue de hanter la patrie. Son esprit supérieur rode et suit sa légende avec un regard de zombie. Il voit et entend ; son chant de violence attire, envoûte.

Un legs empoisonné et un risque de résurgence de l’esprit malfaisant. Mais comment prévenir maintenant. La barrière est infranchissable. Les disciples jouent des coudes pour sortir du lot et décrocher le titre du noble héritier, le porte-flambeau de la barbarie extrême au service de la patrie. On raconte dans les journaux qu’un officier supérieur connu pour sa sévérité vient d’hériter d’un poste de commandement au DRS. La relève est assurée. Mais il lui faut une empreinte. Une trace plus visible que celle du maître. Le nouveau violent demandera, le moment venu, un sacrifice plus grand que les trois millions de Smaïn. Il lui faut forger et consacrer une réputation de dur. Un mental de blindé. Le sang coulera à flots et les Algériens de demain  finiront de se plier.

La suite restera identique. Il ne sortira pas du sentier battu. Il en existe pas d’autre pour une conscience chargée. Il ira effacer ses crimes contre l’humanité autour de la Boîte noire. Avant que tout ne retombe encore une fois en poussière vulgaire.

Au moment de l’arrivée du nouveau soudard, le nom de Smaïn a refait surface dans la presse de Marianne. Une femme rapporte de sources sûres, des faits sur son lien organique avec Zitouni. Mais Marianne tremble encore et plaque ses mains contre ses oreilles. Elle se tient coite. Pour cause de barbichettes.

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A propos El Erg Echergui

Il n'est point de bonheur sans liberté, ni de liberté sans courage. Periclès
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